réflexion sur la médicalisation de la condition humaine
Il y a quelque temps, une collègue s’est absentée du travail pendant quelques semaines, suite au décès de sa mère. Quand elle est revenue, elle prenait toujours des antidépresseurs, prescrits bien entendu par son médecin. J’ai eu des discussions à ce sujet avec des amis et d’autres collègues: n’était-il pas normal d’être attristé et déprimé suite au décès d’un proche, de manière plus ou moins intense selon la relation entretenue? Je ne comprenais pas qu’une tristesse liée à un deuil soit « traitée » par les antidépresseurs. On m’a « expliqué » que sans ces pilules, il ne serait sans doute pas possible de revenir travailler avant des mois, suite à un deuil important…..
Atterrée, j’en ai déduis que notre productivité ne peut souffrir que nous soyons tristes, déprimé, ou mélancoliques pendant le temps nécessaire pour guérir ce genre de blessure. Je me suis bien promis que si je vivais un tel événement (ce qui arrivera malheureusement certainement) je prendrais le temps qu’il faut pour « cuver » ma peine, quitte à ce que cela prenne des années, quitte à ce que cela ne guérisse jamais, car enfin, ne se peut-il pas que certaines blessures demeurent en nous pour toujours? Faut-il absolument guérir de tout, se remettre sur pied et au travail en sifflotant et avec entrain comme si de rien n’était? Retourner abattre, malgré tout, une tâche qui nous semble tout à coup vide de sens et inutile, ne pas tenir compte des réflexions que suscitent en nous les épreuves, engoudir le tout et continuer en fonçant droit devant?
Dernièrement, j’ai à nouveau eu l’occasion de réfléchir à cette question à la lecture d’un article fort intéressant dans le monde diplomatique intitulé Les nouvelles techniques publicitaires des compagnies pharmaceutiques: pour vendre des médicaments, inventons des maladies. Ainsi, il ne s’agissait pas de pure fabulation de ma part, ou à tout le moins d’autres personnes partagent ces fabulations: il y a médicalisation de tous les maux même les plus ordinaires de la vie, de manière à faire vendre des produits pharmaceutiques, médicaments et autres traitements anti machin. J’ai fait plusieurs recherches suite à la lecture de cet article et ai fait des découvertes … j’allais dire: étonnantes, mais pas vraiment en fait …. décourageantes serait plutôt le mot.
Il peut sembler évident que les compagnies pharmaceutiques axent maintenant leur marketing afin de destiner leurs produits au plus grand nombre possible et non pas aux seuls « malades ». Toutefois, si cela semble évident à la lecture, ça l’est moins en réalité pour des gens aux prises avec divers problèmes physiques ou psychologiques, à la recherche d’une solution miracle. Car aujourd’hui, on ne tolère plus le moindre « défaut », la moindre « imperfection », les maux du vieillissement, la baisse de « performance » de nos pauvre corps.
Ainsi, la calvitie est-elle devenue une « maladie » entraînant des douleurs psychologiques importantes et qui doit être soignée! Lorsque le Propecia de Merck (destiné à faire repousser les cheveux) a commencé à être approuvé, ont également commencé à paraître dans les journaux des articles au sujet des traumatismes émotionels liés à la perte des cheveux; ces articles étaient appuyés par des études truffées de témoignages d’experts et de « patients », suggérant que la perte des cheveux (dont un tiers des hommes seraient affectés….) avait un impact sur la santé psychologique des hommes et même sur leur carrière et leur vie familiale. Certaines de ces études avaient été menées par le International Hair Study Institute …… institut financé par Merck!
Si ce genre de propagande mensongère ne me surprend pas, je suis tout de même déconcertée par l’arrogance avec laquelle elle est menée: les compagnies pharmaceutiques, loin de se cacher d’employer ces méthodes, s’en vantent même quasiment. Dans ce sens, on peut lire dans le monde diplomatique:
L’apparence et la peur sont vraiment les deux moteurs de l’industrie pharmaceutique (d’ailleurs la peur est vraiment utilisée à toutes les sauces maintenant…). On utilise la peur d’une maladie ou d’une conséquence médicale hypothétique pour vendre des médicaments préventifs. Par exemple, on utilise la peur du suicide chez les jeunes pour justifier de traiter la moindre déprime comme une dépression sévère exigeant des traitements lourds.
Cette peur de la mort, et liée à elle, la peur de vieillir, nous rendent vulnérables face à tous les charlatans qui veulent nous faire croire qu’on peut repousser l’échéance à l’infini, que nos corps doivent être parfaits, que le moindre des maux est intolérable. La réalité pourtant c’est que nos corps sont fragiles et imparfaits, des mécaniques complexes dont nous ne prenons pas soin; nos corps vieillissent, se détériorent, et éventuellement nous mourrons, et pas un médicament ne peut empêcher cela. Je crois que nous augmentons notre misère en refusant de voir ce que nous sommes, en évitant de penser qu’une échéance nous attend au bout de notre parcours.
Je vous invite à lire l’article complet dans le monde diplomatique de mai, ainsi que ce texte d’Ivan Illich, décédé depuis, Un facteur pathogène dominant – l’Obsession de la santé parfaite.
