Il y a 14 ans, j’étais irréfléchie et nonchalante. Il arrive que je regrettte ce temps où tout était plus simple puisque je ne me posais aucune question. Mais le plus souvent, j’aime à penser que je suis devenue plus consciente, plus lucide et plus informée, et je préfère vivre avec les conséquences de ce changement que dans l’ignorance.

Il y a 14 ans, j’ai acheté deux chattes dans un pet shop. Juste ça, juste le mot pet shop …… quand j’étais petite on allait au centre d’achat et on aimait entrer au pet shop pour regarder les pauvres bêtes derrière les vitres et les grillages: les oiseaux qui piaillaient dans des volières sales, des chiens au regard résigné assis sur des journaux mouillés la tête touchant le plafond de leur cage, des chats amorphes et hirsutes dormant en boule les uns contre les autres pour trouver du réconfort, des reptiles de toutes sortes dans des terrarium minuscules et puants, des perroquets les ailes coupées attachés par la patte à un bâton, trônant au milieu de la boutique, parmi les sacs de nourriture et autres cossins à vendre à gros prix. Je prenais ma curiosité pour de l’amour des animaux. Je ne voyais pas l’incohérence de l’association des mots « pet » et « shop », que j’aurais peut-être mieux saisie en français, mais on a (astucieusement) traduit par « animalerie », ce qui sonne mieux que « magasin d’animaux ». Je n’avais pas compris qu’en achetant un animal dans un pet shop j’encourageais les élevages cruels où les animaux sont traités comme de la marchandise, et je sais maintenant que l’argument « au moins on sauve cet animal puisqu’il est déjà là » est faux car s’il n’y avait plus de demande, il n’y aurait plus d’offre et le commerce des animaux cesserait, tout simplement.


J’ai fait opérer mes chattes, les privant de toute activité sexuelle leur vie durant, et je les ai fait amputer à la première phalange des pattes avant, en les faisant dégriffer pour ne pas qu’elles abiment mes meubles et mes rideaux (déjà laids par ailleurs ….). Je ne savais pas comment on dégriffait les chats, je ne me suis pas informée, je les ai envoyées chez le vétérinaire pour qu’elles en reviennent plus adaptées à mon style de vie, un point c’est tout. Je voulais des chats pour me tenir compagnie, et si on me demandait pourquoi, je répondais que j’aimais leur tempérament, leur caractère, toutes sortes de niaiseries finalement, car je n’avais jamais lu la moindre ligne au sujet du tempérament des chats et je ne connaissais rien de leur caractère que les idées reçues habituelles. Bêtement, je mettais tous les chats dans le même panier et j’étais convaincue que mes chattes étaient très chanceuses d’être hébergées chez moi, loin des dangers et de la vie tumultueuse des ruelles.

Les années ont passé. J’ai lu Danten, « le vétérinaire en colère », et Joel Dehasse, entre autres. J’ai appris que le « dégriffage » est illégal dans plusieurs pays et que somme toute j’avais fait amputer mes chattes de leurs bouts de pattes sans même le savoir, avec une nonchalance presque criminelle. Je me suis rendue compte que j’avais participé à la vaste entreprise commerciale et fort lucrative qu’est le commerce des animaux, le commerce du vivant. Fort heureusement, ma participation s’est limitée à ces deux interventions malheureuses que j’ai fait subir à mes chattes et à la nourriture présumément de meilleure qualité achetée à prix fort chez le vétérinaire. Je ne suis pas entrée dans la danse des vaccins inutiles et des soins hors de prix et je n’ai pas remis les pieds chez un vétérinaire depuis 10 ans. Jusqu’à il y a deux semaines. Ma chatte vomissait tous les jours depuis 10 jours. Nous avons décidé d’aller consulter, car elle est âgée et les probabilités qu’elle soit malade s’accroissent, bien sûr.
Debout dans la minuscule salle d’examen, je ne me suis jamais sentie aussi prise au piège par un vendeur à pression (pire que chez bell mob!). Je jurerais que le vétérinaire qui m’a reçue est payé à la commission. Après avoir examiné mon chat et posé quelques hypothèses de diagnostic, il m’a annoncé qu’il ne pouvait rien affirmer sans lui passer toute une batterie de test, pour un total de 335$. Puis, suite à ces tests, des traitements et une médication seraient assurément requis, pour toutes les années de vie restantes, moyennent des frais impossibles à prévoir. Quand il a vu mon air perplexe de « cé pas un peu cher ça? », il s’est empressé de m’offrir de la garder immédiatement pour lui faire les tests l’après-midi même, histoire que je ne réfléchisse pas trop. Constatant que je réfléchissait tout de même, il a ensuite offert de lui donner une médication immédiate pour régler le problème le plus urgent (que tout à coup il pouvait diagnostiquer ….), dans le but vraiment trop évident de réussir à me soutirer quand même un peu plus que le seule 40$ de la consultation. À bout de force, j’ai cédé à la dernière proposition et me suis presque sauvée en courant, la chatte dans les bras, sachant très bien que je venais de me faire fourrer pareil de 50$ pour des médicaments inutiles que je ne lui donnerais probablement pas.
Ça fait 2 semaines que ma chatte n’a plus vomi. Elle a le coeur qui bat un peu vite, probablement de l’hyperthyroidie qui apparaît souvent chez les chats âgés. Elle est vieille, voilà le diagnostic. Tout comme nous, nos animaux domestiques vivent trop longtemps. L’espérance de vie d’un chat « sauvage » vivant à l’extérieur est de 3 ans comparativement à 15 ou 17 ans pour un chat dit « de maison ». Ces animaux qui vivent trop vieux développent donc toutes sortes de maladies dégénératives dont ils ne souffriraient pas s’ils menaient une vie « normale » d’animal en liberté. Conséquemment, tout un marché des soins pour les animaux vieillissant s’est développé sur la base de notre culpabilité et de notre ignorance crasse. On nous offre désormais d’opérer les cataractes des chiens de 12 ans!

Il faut se questionner sur les raisons qui nous poussent à se procurer un animal comme on se procurerait n’importe quel autre bien, à consommer un être vivant comme un écran plasma ou un téléphone cellulaire. Quelle genre de relation entretenons-nous avec ces animaux dénaturés, dont l’instinct est devenu inutile, dont nous n’acceptons ni les griffes, ni les chaleurs, ni l’haleine, ni les jappements, desquels nous exigeons qu’ils défèquent, mangent et boivent aux heures qui nous conviennent, qui deviennent obèses et malhabiles, qui traînent amorphes et ennuyés dans des appartements déserts pendant que leurs maîtres sont au travail et qui doivent trôner comme des trophées devant les amis et sur les photos car ils ont avant tout été choisis pour leur apparence et sans égard la plupart du temps à leur caractère et à leurs besoins. L’aspect le plus troublant de notre relation avec ces animaux est leur dépendance envers nous, valorisant le maître comme un pourvoyeur bienfaisant mais infantilisant l’animal qui ne deviendra jamais adulte, contrairement à ce qui se passerait dans la nature, lorsqu’il serait finalement séparé de sa mère et responsable de lui-même. Ce lien entre nous et notre animal en est donc un de dépendance affective, alors que nous traitons nos animaux de compagnie comme de petits humains, ce qu’ils ne sont pas, convaincus par là de faire leur bonheur alors qu’en fait nous nions et ne respectons pas ce qu’ils sont.
janvier 19th, 2009 | Category: Non classé | Comments (1)